« On n’a rien à perdre parce qu’on a déjà tout perdu »

Installés depuis dix jours à trois semaines à Chardonnay, quelque 30 réfugiés ayant connu les horreurs de la guerre, attendent de voir leur situation se régulariser.

Assis autour d’une table de jardin dans la cour du château de Montlaville, l’histoire des réfugiés, installés depuis quelques semaines à Chardonnay, se confond avec celles de centaines de milliers d’hommes et de femmes qui, comme eux, ont fui la guerre et les exécutions en quête d’une terre d’accueil où réaliser leurs rêves.

Parmi eux, Ahmed Kbeber, Soudanais de 25 ans, erre depuis deux ans d’un pays à l’autre, après avoir vu son frère cadet tué sous ses yeux. « Le gouvernement soudanais a payé des miliciens au Darfour. Ils ont attaqué nos villages. Ils ont brûlé nos maisons », explique-t-il sobrement, alternant entre français balbutiant et propos traduits en anglais. Séparé de sa famille, dont il n’a depuis plus de nouvelles, l’étudiant en mécanique auto a payé 2 000$ pour venir en Europe depuis l’Égypte. « La traversée a duré 24 jours. Les passeurs nous ont mis sur le bateau par centaines. C’était très difficile et dangereux, mais les gens s’en fichent », raconte-t-il. Et d’asséner cette petite phrase sans équivoque pour ces hommes ballotés de camps en refuges : « On n’a rien à perdre parce qu’on a déjà tout perdu. »

Un périple de quatre mois et 7 000 km

À ses côtés, Abdulghafar, Rahmentullah ou encore Fazal Haq partagent le même sentiment, eux qui arrivent de différentes régions d’Afghanistan. Ils se sont rencontrés dans un camp de réfugiés à une heure de Paris, où ils ont passé deux mois avant d’être conduits en bus à Chardonnay, il y a 15 jours. À quelques variantes près, leur histoire est la même : fuyant l’avancée des Talibans – qui enrôlent de force tout ce que le pays compte d’hommes valides pour partir faire le djihad -, ils ont trouvé un passeur, réuni les 6 000 $ demandés et pris la route jusqu’en Europe, vivant un périple de quatre mois et plus de 7 000 km à travers l’Iran, la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne, puis la France, effectué à pied ou à l’arrière de camions, parfois sans dormir, souvent sans se nourrir. Ni être ennuyés par les douaniers. « Jusqu’en Turquie, on les a évités en passant par les montagnes. Ensuite, ils nous ont laissés passer. Beaucoup de gens nous ont simplement aidés, sans rien demander en retour », explique Fazal Haq.

Aujourd’hui en sécurité, ils patientent à l’intérieur du centre d’accueil, malgré l’ennui qui les guettent parfois. « Il n’y a pas de bibliothèque, pas de télévision, raconte Mohamed Mussa, jeune Soudanais de 29 ans. Il n’y a rien à faire ici. On ne peut que dormir, manger » et consulter son portable pour se tenir au courant des dernières nouvelles, en attendant que le dossier de demande d’asile soit traité.

Eric Pyko avec Thibault Seguin

Article paru dans Le Journal de Saône-et-Loire


À Chardonnay, tension palpable sur la question des migrants

Plus de trois semaines après les premières arrivées, la question des migrants installés au château de Montlaville continue à faire débat. Au point de créer un véritable clivage au sein de la population de Chardonnay.

Un caviste, situé à proximité du château, déplore ainsi « plusieurs problèmes au niveau du tapage ». « Les migrants sont livrés à eux-mêmes avec très peu d’encadrement, poursuit-il. Il n’y a pas eu de problèmes majeurs, mais on a eu trop de bruit, de la musique trois, quatre jours de suite. Quand nous sommes allés les voir, les responsables des Éclaireurs de France (propriétaire du château, NDLR) nous ont envoyés balader. Le maire et la gendarmerie ont dû intervenir à plusieurs reprises. »

« Pas assez informés »

Plus loin, un voisin regrette, quant à lui, « une arrivée massive de migrants par rapport à la population du village. » « Il n’y a que des jeunes. Peut-être que des familles, ça aurait été plus facile à gérer », suggère-t-il. Le manque de communication officielle sur la durée est également pointé du doigt. Lorsque le maire, Paul Perre, indique simplement « manquer d’information de la préfecture et des services de l’État », une administrée, plus virulente, estime qu’« on se moque de nous ». « On n’est pas assez informés, ni concertés. Le 12 juillet, on nous avait dit qu’un numéro d’urgence serait mis en place. Mais aujourd’hui, on attend toujours. On ne sait pas à qui s’adresser en cas de souci. Ça peut dégénérer. »

Preuve de la tension palpable, des flyers distribués par l’extrême droite, une pétition et un rassemblement de protestation lors de l’arrivée d’un bus de migrants ont déjà été enregistrés.

« Une atmosphère délétère »

Parmi les quelques habitants ayant rencontré les futurs demandeurs d’asile en personne, Fabienne Durcy se désole de « l’atmosphère délétère » au sein de la commune. « Quand les réfugiés sont arrivés, ça s’est mal passé. Il y a eu des propos ignobles, raconte-t-elle. On s’est dit qu’il fallait donner une autre image de Chardonnay. On a pris contact avec Adoma (ndlr : structure gérant l’accueil des réfugiés au sein du château). Avec mon mari et un ami, on a mis en place des cours d’alphabétisation. Et c’est super. Les jeunes sont motivés, demandeurs et sympas. »

Interrogés sur l’hostilité de certains habitants quant à leur présence, plusieurs réfugiés ont expliqué avoir reçu pour consigne de ne pas sortir du château. La communication entre les deux parties s’avère d’autant plus difficile que la plupart des migrants, anglophones, ne maîtrisent que sommairement le français, lorsque beaucoup d’habitants ne parlent, quant à eux, pas l’anglais. « C’est un village tranquille. Peut-être que les habitants pensent qu’on va leur prendre leurs biens, faire du bruit, mais ce n’est pas ce qu’on veut, explique Mohamed Mussa, Soudanais de 29 ans, arrivé au centre d’accueil le 23 juillet. On veut juste un endroit où rester. S’ils veulent comprendre notre situation, ils devraient simplement discuter avec nous. Au lieu de ça, on entend juste : « Rentrez chez vous ».»

Eric Pyko