« On déforme l’image de l’islam »

Historienne de formation et enseignante de questions internationales à Sciences Po Paris, la Chalonnaise d’origine Anne-Clémentine Larroque a décrypté l’islamisme d’hier et d’aujourd’hui dans son premier ouvrage Géopolitique des islamismes paru dans la collection Que sais-je ?

Beaucoup de personnes confondent islam, islamisme et djihadisme. À quoi cela correspond-il en réalité ?

L’islam correspond à la religion alors que l’islamisme, c’est une idéologie politique et religieuse qui a pour but de promouvoir la pensée islamique dans le monde entier et renforcer l’Oumma (la communauté des musulmans). On distingue trois courants différents : l’islamisme missionnaire (prêche), l’islamisme réformiste (ou politique) qui cherche à prendre le pouvoir de façon légitimiste via les élections et l’islamisme violent, le djihadisme, où le but est de lutter contre les impies et les mécréants en utilisant la violence, la guerre, les attentats.

Quels groupes retrouve-t-on dans ces différents courants ?

D’une part, on retrouve les salafistes missionnaires et le Tabligh, mouvement né en Inde dans les années 20 et qui s’est exporté ensuite aux États-Unis et en Europe. C’est un groupe de prédicateurs qu’on a beaucoup vu dans les cités dans les années 70.

Du côté réformiste, on retrouve les Frères musulmans, dont l’objectif est d’utiliser le politique pour accéder au pouvoir. On peut également parler de l’AKP en Turquie ou Ennahdha en Tunisie. Le pouvoir iranien s’inscrit aussi dans cette lignée, même s’il était révolutionnaire à l’origine.

Enfin, pour les djihadistes, il y a les Gamaat Islamiya, nées en Égypte à la fin des années 70, Al-Qaida et ses satellites ayant des velléités territoriales (Ansar Al-Charia en Afrique du Nord, Al Nosra en Syrie, Al Shabbab en Somalie, AQMI dans la région du Sahel, Boko Haram…). L’État islamique, lui, opère aujourd’hui en Irak, en Syrie et au Liban. Son origine remonte à 2006, lorsqu’Al-Qaida en Irak a fait scission d’Al-Qaida pour devenir un mouvement encore plus violent et radical, le futur EI.

Avant le Printemps arabe, on pouvait avoir l’impression que les dictatures endiguaient les mouvements islamistes. Était-ce le cas ?

On a cru ça dans les années 80-90. Les Occidentaux soutenaient les dictatures pensant qu’elles maintenaient l’ordre. Si Ben Ali les avait effectivement dégagés en Tunisie, en Égypte, Moubarak leur avait donné une place. C’était une politique du donnant donnant. Il leur a laissé des prérogatives sociales (gestion de la charité,…) et en échange, les Frères musulmans le laissaient tranquille. Puis, au milieu des années 2000, les Occidentaux n’ont plus soutenu autant les dictateurs. Ce qui a instauré les germes de la prise de position des islamistes au cours des Printemps arabes.

Qu’est-ce qui explique la chute du gouvernement islamiste issu des Frères musulmans en Égypte ?

Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que le peuple crevait de faim. C’est ce qui a engendré les révolutions. Les Frères musulmans n’avaient pas l’expérience du pouvoir. Ils n’ont pas pris de décisions sur le secteur économique et n’ont pas résolu ces problèmes de faim. C’est grâce à cela que les militaires ont repris le pouvoir, avec le général Al-Sissi.

À l’inverse, Ennahdha a accepté le jeu démocratique en Tunisie pour être mieux intégré. Et le Maroc s’est bien débrouillé avec le parti Justice et développement. De fait, il y a eu une islamisation par le bas qui s’est faite socialement, et non politiquement. L’aspect pieux est revenu sur le devant de la scène. Et on n’a jamais vu autant de femmes voilées en Tunisie qu’aujourd’hui.

Peut-on parler d’une sorte de croisade à l’envers de la part des djihadistes ?

Sans parler de choc des civilisations, il y a une réaction au modèle occidental, afin de montrer qu’il y a une alternative au monde globalisé. Par exemple, la création du dinar islamique est là pour prouver qu’il n’y a pas que le système du dollar. Il y a aussi une volonté de faire peur à ce monde-là. Ils estiment leur violence légitimée par celle que crée le modèle international.

Pourquoi l’EI attire-t-il autant de combattants ?

L’EI communique très bien. On se demande même s’il n’a pas des publicitaires. Il utilise l’imagerie apocalyptique, avec la mise en scène des décapitations par exemple. Aussi, il met en avant des djihadistes occidentaux, parlant très bien anglais, qui font le lien avec ce monde. En fait, il offre une vision manichéenne du monde. Il y a ceux qui sauvent l’Oumma et les autres. Ça soulage les jeunes qui trouvent le monde trop complexe. On peut mettre en scène sa vie, devenir un héros. C’est quelque chose qui met le doigt sur le désenchantement de la société actuelle.

L’EI a-t-il supplanté Al-Qaida ?

Si Al-Qaida est toujours bien implanté, l’EI est devenu le groupe le plus puissant. Il compte 30 000 hommes, des banques, soulève des impôts, a du pétrole et jusqu’à mi-2013, était financé par des pays du Golfe, le Qatar, les émirats, même si officiellement ce n’est plus le cas… C’est un mouvement parti pour durer, même s’il a subi de grosses pertes depuis un mois.

Êtes-vous inquiète de l’image renvoyée par les médias du monde musulman ?

On est en train de déformer l’image de l’islam. Il n’y a qu’une petite minorité de musulmans qui ont dérivé vers une radicalisation totale. […] Il ne faut donc pas faire d’amalgames. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, en France notamment, il n’y a pas de figure, de porte-parole de l’islam modéré. L’enjeu, c’est d’avoir des gens qui puissent apporter des nuances, faire des ponts.

Pour approfondir le sujet, Géopolitique des islamismes , 128 pages, collection Que sais-je ? Edité aux Presses universitaires de France, 9 €.