L’Europe, la bête noire des routiers

Peu de chauffeurs routiers s’attendent à être augmentés à la suite du conflit opposant syndicats et patronat, la faute selon eux à une concurrence européenne exacerbée.

Des journées « pouvant parfois s’étaler sur 15 heures », « des semaines de 55 heures, parfois 70 », des déplacements aux quatre coins de la France ou de l’Europe, une vie familiale déréglée par les absences prolongées, des salaires horaires inférieures « à ce que toucherait une femme de ménage » et « rattrapés par le Smic », des heures d’attente sur les parkings des entrepôts non payées par les commanditaires… À écouter le récit des chauffeurs routiers de passage sur l’ex-RN6 lundi dans le Chalonnais, le conflit opposant les syndicats de chauffeurs routiers au patronat apparaît si évident que certains pourraient s’étonner qu’il n’ait pas éclaté plus tôt. Dès lors, sur le terrain, si quelques-uns espèrent « une revalorisation de 2 % » des salaires, la plupart des routiers n’osent même pas envisager quoi que ce soit. « Aujourd’hui, 2 % ce serait bien, mais on ne les aura pas », explique René, chauffeur indépendant basé dans le Rhône. « Ou alors trois francs six sous », renchérit Jean-Baptiste, 43 ans, dans le métier depuis 22 ans et bloqué plusieurs heures sur un bord de route après l’annulation d’un voyage en Bretagne.

Les salaires étrangers deux fois inférieurs

Les raisons de ce scepticisme, tous les interlocuteurs les partagent : les prix tirés par le bas par les clients et la concurrence étrangère, renforcée en 2009 avec l’ouverture partielle du marché européen des transports routiers et le développement du cabotage*. « Aujourd’hui, les Polonais, les Hongrois sont payés au maximum 1 000 € par mois. Le pire cas m’ayant été rapporté étant celui d’un Philippin qui ne touchait pas plus de 700 €», raconte Claude Outrey, 52 ans dont 28 passés à sillonner les routes. Des chiffres à comparer avec des salaires français variant entre 1 500 et 2 300 € (hors primes de route) sur une base de 214 heures mensuelles.

Ajoutez à cela, des sociétés hexagonales ouvrant elles-mêmes « des succursales dans les pays d’Europe de l’Est pour ne pas avoir à payer les charges sociales en France », des législations étrangères plus permissives permettant « à deux chauffeurs de se relayer jour et nuit, week-end compris » et le couperet tombe vite, le secteur devrait encore plus tailler dans les coûts à l’avenir. « On s’attend plus à perdre des choses sur les heures sup’, les paniers repas qu’autre chose », soupire ainsi un conducteur chalonnais sous couvert d’anonymat.

* Pratique permettant à un transporteur européen d’effectuer un transport intérieur (sur le territoire français) dans le cadre d’un transport international.